Lot 676
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PROUST MARCEL (1871-1922)

Placard n°27 d'épreuves d'imprimerie de À l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, avec ajouts et corrections autographes
S.d., [juin 1914], 1 page grand in-folio.
Très précieux placard, littéralement couvert d'ajouts et corrections autographes, lesquels sont ici bien plus importants et étendus que le texte même des épreuves imprimées.
Il comprend 7 pages ou fragments de pages d'épreuves (tous se suivent sans aucune lacune, précisons-le), en placards imprimés pour Grasset, et 9 très longs ajouts autographes intercalés. On y trouve le premier texte de la rencontre, à Balbec, avec Madame de Villeparisis, puis avec la princesse de Luxembourg. Ce placard constitue ainsi un état primitif, appartenant - du moins pour l'imprimé - au livre proposé à Grasset en 1913 et qui aurait dû réunir en un seul volume ce qui deviendra plus tard Du côté de chez Swann et À l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs. Grasset jugeant trop long un tel livre, Proust se verra contraint de ne publier, en 1913, que le premier épisode seul.
Il prépara ensuite un second volume, Le côté de Guermantes [sic], prévu pour sortir chez Grasset en octobre 1914 (la guerre fera avoter ce projet), où devait figurer le passage donné par notre placard. Tout indique donc que ce placard, numéroté 27, provient de la première partie des épreuves, confectionnée par l'imprimerie Charles Colin, à Mayenne, partie reçue par Proust dans la seconde semaine de juin 1914 et qui, selon Painter (II, 269), comportait 28 placards, numérotés de 1 à 28. Ces placards ont été étudiés autrefois en détail par Albert
Feuillerat, dans Comment Marcel Proust a composé son roman (Yale Univ. Press, 1934).
Ces épreuves correspondent, pour le texte global (imprimé + ajouts manuscrits), à 7 pages de l'édition de La Pléiade (éd. Clarac-Ferré, t.1, p. 693-700), pages appartenant à ce qui sera la deuxième partie de À l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, intitulée Noms de pays: le pays.
Elles se situent dans la première sous-section, Premiers crayons du baron de Charlus et de Robert de Saint-Loup, qui relate le premier séjour du narrateur à Balbec, où il fera la connaissance à la fois de Madame de Villeparisis, de Saint-Loup, de Charlus, d'Albertine, et d'Elstir. Le placard commence par une évocation du comportement de Françoise au Grand Hôtel de Balbec, puis introduit un épisode important: la rencontre de Madame de Villeparisis, avec laquelle se lie la grand-mère du narrateur. On assiste ensuite à l'apparition comme magique de la princesse de Luxembourg, à laquelle Madame de Villeparisis présente peu après le narrateur et sa grand-mère. Ces deux aristocrates sont ici des figures emblématiques de cette haute société mondaine qui fascinait Proust, et la silhouette qu'il trace de la princesse est, à cet égard, remarquable, ironie incluse.
Le texte des épreuves imprimées a servi à Proust de canevas essentiel ou, pour mieux dire, de tremplin, à partir duquel il s'est employé à préciser, par ses ajouts manuscrits, certains points, ou bien à introduire des digressions lui paraissant essentielles: le comportement paradoxal de Françoise à l'hôtel, un très long parallèle entre Aimé et Françoise, l'attitude de celle-ci vis-à-vis de Madame de Villeparisis, celle enfin de la princesse de Luxembourg envers le narrateur. Comme souvent chez Proust, ces divers développements sont volontiers empreints de détails comiques, voire satiriques, ce qui montre que sa fascination pour la haute société n'excluait pas une lucidité parfois cruelle. Pour mieux faire ressortir toute l'importance de ces ajouts manuscrits, nous nous limiterons à trois d'entre eux. Le premier introduit une très belle méditation, d'ordre poétique et typiquement proustienne: «Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la terre, je m'efforçais de ne voir que la mer, d'y chercher ces effets décrits par Baudelaire et ne laisser tomber mes regards sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson, monstre marin qui, au contraire des couteaux et des fourchettes, était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans l'Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait été construit par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome cathédrale de la mer».
Le second est fort intéressant, car Proust y confronte le monde des domestiques et celui des aristocrates (les deux catégories sociales les mieux représentées, on le sait, dans son roman), et il le fait avec une malice voilée de scepticisme: «Quand elle rencontrait Françoise au moment où celle-ci coiffée d'un beau bonnet et entourée de la considération générale descendait «manger aux courriers», Mme de Villeparisis l'arrêtait souvent pour lui demander des nouvelles. Et Françoise nous transmettant les commissions de la marquise: Elle a dit: «Vous leur donnerez bien le bonjour», ajoutait-elle en contrefaisant la voix de Mme de Villeparisis, de laquelle elle croyait citer textuellement les paroles. On ne peut lui en vouloir quand on songe que toute relation est infidèle et que
Platon lui-même n'a pas rapporté exactement les paroles de Socrate».
Le troisième est une évocation légèrement grinçante de la princesse de Luxembourg: «Cependant la Princesse de Luxembourg nous avait tendu la main, et de temps en temps tout en causant avec Mme de Villeparisis, elle se détournait pour poser de doux regards sur ma grand'mère, et sur moi, avec cet embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à un bébé avec sa nourrice ou un enfant avec sa bonne. Mais dans son désir de ne pas avoir l'air de siéger dans une sphère supérieure à la nôtre elle avait sans doute calculé la distance avec exagération, car ses regards s'imprégnaient d'une telle bonté que je vis approcher le moment où elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé la tête vers elle, au Jardin d'Acclimatation [...]».
Ce placard montre par ailleurs que Proust n'a porté que de rares corrections à l'intérieur même des passages imprimés: à peine quelques mots ou membres de phrases supprimés. En revanche, et c'est, croyons-nous, le plus intéressant à constater, il s'est constamment préoccupé d'augmenter son texte primitif et de l'enrichir par des ajouts qui sont souvent considérables et donnent une nouvelle dimension à ce premier texte. A l'intérieur même des ajouts, les ratures ne sont guère fréquentes, ce qui montre à quel point ce nouveau texte jaillissait tout naturellement sous la plume de Proust. (Sur un point précis, le nom de Balbec, il ne s'est même pas soucié d'unifier: les parties imprimées portent encore ici Bolbec, et les ajouts, Balbec).
La comparaison entre le texte manuscrit et l'imprimé définitif de 1918 fait enfin apparaître que, au texte même de ces ajouts de notre placard, Proust n'apportera généralement que quelques corrections de détail. On peut ainsi suivre ici dans son mouvement si particulier le travail fascinant par lequel l'écrivain aboutit au texte non pas définitif (il introduira plus tard des corrections sur les épreuves de l'édition originale de la N.R.F., en 1918), mais qui s'en rapproche sensiblement.
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